Bulletin de liaison de la Fraternité des Prisons
"Le Bon Larron"
- n° 20 - Janvier 2003


Editorial " Avance au large " par le père Loïc

La miséricorde seule parvient aux jointures de l'âme

À travers l'Eglise, le Seigneur appelle : " Avance au large ! " Son appel n'est pas une charge mais un don de vie. Lui, le Chemin, la Vie, Il donne part à lui-même, met sur le chemin, fait avancer. C'est Lui qui vit. Laissons-le passer. Qu'en nous, par nous, se déploie son chemin. Tel est l'appel de notre Evêque, que nous entendons comme membres du Bon Larron.

Appel et don du Christ, appel du ciel, appel du père AUBRY. Nous approchons du jour anniversaire où le Seigneur lui a dit pour toujours : " Avance au large ! " Ce message, il nous le répercute, providentiellement écho de celui de l'Eglise. C'est bien ce qu'il n'arrêtait pas de nous dire quand il marchait avec nous. Il voulait qu'on annonce le Christ, qu'on Le laisse passer, qu'on laisse résonner Sa voix, qu'on ouvre la prison au souffle du grand large, souffle d'Evangile. On sentait près de lui l'appel du large, appel qui chaque année nous entraînait de Pontchartrain à Chartres, nous ouvrant aux grands espaces, nous enveloppant dans le large manteau de la tendresse miséricordieuse du Père, par la Vierge Marie.

L'Evangile l'avait traversé, animé de miséricorde et rempli du sens de la dignité des frères qu'il visitait. La dignité qu'il voulait pour ses frères détenus, il ne cessait de la leur apporter, par son regard, ses multiples services, son écoute, son accueil. Il savait qu'elle ne peut venir que du Seigneur. C'est pourquoi une seule chose le hantait : Le faire connaître, rencontrer, aimer. " Avance au large ! " La miséricorde seule parvient aux jointures de l'âme. Elle y libère la liberté, quand elle fait naître la vérité, rendant possible le pardon. Le pardon détruit la prison.

Aumônier, Yves AUBRY ne venait pas faire fonctionner une administration. Il comprenait et respectait les exigences de celle-ci, la volonté et les choix de la société qui l'avait voulue. Il comprenait, écoutait, accompagnait les hommes et les femmes qui avaient choisi d'en assumer, souvent avec beaucoup de dignité, la lourde charge. Mais, prêtre, disciple du Crucifié, il n'était là que pour libérer. Libérer en faisant quitter la prison de pierre (et Dieu sait à quel point il a accueilli, équipé, guidé, réconforté). Libérer en apaisant les terribles souffrances morales, en comblant les solitudes. Libérer en délivrant et protégeant du jugement, du regard écrasant. Libérer surtout du péché, du mensonge. Mais non ! Le père Yves ne voulait pas libérer. Il voulait laisser passer le Christ, le seul qui libère, et faire résonner son appel aux captifs : " Avance au large ! "

Je me souviens d'une journée du Bon Larron où il nous avait parlé de notre saint, et des deux crucifiés, du regard échangé qui avait tout ouvert. Pendu, torturé, méprisé, coupable, le larron n'était plus seul. Dans le même état, Il le regardait et, dans ce regard, lui, lisait sa dignité. Sans le blesser, le regard descendait au fond de lui, où personne n'était allé. C'était la miséricorde, la " miseria-cor-dare ", le cœur donné à la misère. Elle seule pouvait descendre, rejoindre, com-prendre, prendre avec, partager. Le larron était compris. Alors, la peine prenait sens, la prison changeait, la vérité se proclamait : " pour nous, c'est justice ! ", le cœur se tournait, les bras se tendaient : " Jésus, souviens-toi de moi ". Alors il n'y avait plus d'obstacles, plus aucune limite au pardon : " Aujourd'hui même, tu seras avec moi dans le paradis. " Avec le péché, détruit par le pardon rendu possible par la vérité ouverte par la miséricorde, la mort, le rejet, la prison disparaissaient. La vie avait remplacé les murs. Elle soufflait force 4. " Avance au large ! "

J'ai vraiment communié à cette grâce que nous transmettait le père AUBRY, accueilli et soutenu par sa bonté, que la vigueur de son tempérament n'effaçait jamais. D'instinct, comme tant et tant de ceux qui ont approché des personnes incarcérées, de leur famille, des mondes éclatés et de l'univers pénal, j'ai senti que la dignité et la miséricorde étaient les deux seuls chemins de vie, et que la seule véritable prison était la prison intérieure, dont libère le pardon grâce à la conversion, c'est-à-dire à la vérité qui naît de l'amour. Le Christ seul aime et libère. Le père Yves en a été une illustration vivante.

À nous, il a été donné de partager son souci d'annoncer, de proclamer la Parole en paroles et en actes, en grand, en large. Laissons la Parole qui se fait acte se dire, s'accomplir en nous. Le Christ nous en donne l'ordre quand Il nous dit : " Avance au large ! "


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