Toi, tu es un vitrail magnifique
Témoignage de Soeur Marie-Paule, correspondante / visiteuse

le 19 janvier 2003, dans le cadre du week-end "Avance au large".

Je suis sœur de la Ste Famille, de Villefranche de Rouergue. Notre fondatrice, Ste Emilie de Rodat, a été canonisée en 1950. Elle a fait un miracle pour les prisonniers. Donc, en m'occupant de prisonniers, je suis tout à fait dans le ligne de ma fondatrice et de ma congrégation. Mais, avant de m'occuper de prisonniers, je suis permanente en pastorale et catéchiste. Vers les années 1995, l'aumônier de la maison d'arrêt, qui est en même temps dans notre paroisse, nous dit : si vous voulez aller à la messe à la prison avec moi, eh bien, je vous invite ! Je me suis dit : ce n'est pas fait pour moi. Je n'ai pas entendu cette parole : j'étais prisonnier et vous m'avez visité !

En septembre 98, un soir, à la télévision régionale, on annonce qu'un homme vient d'être arrêté à Caen, pour un délit sexuel. Je me suis dit : pourvu que ce ne soit pas Jacques ! Effectivement, c'était Jacques. Jacques avait des difficultés, mais je ne savais pas lesquelles. Et avec lui, on avait travaillé. Il était éducateur, et il nous avait beaucoup, beaucoup aidés. Cela m'a complètement bouleversée. Pendant trois jours, j'étais vraiment au bord des larmes, et je priais. Je lui ai envoyé une carte de la Vierge de Lourdes. Je lui ai écrit : Dieu n'aime pas ces dérapages, mais Il t'aime, toi ! Prie Marie ! Il m'a répondu très vite, en me disant : c'est le premier signe de l'extérieur que j'ai eu. Ca m'a fait tellement de bien ! Continue à m'écrire ! J'ai continué à lui écrire, très régulièrement. Avant d'écrire, je prie toujours. Dans la liturgie, pendant la semaine, je me dis : tiens, cette phrase-là, elle est pour Jacques. Comme c'est un grand chrétien, je ne me prive pas de lui parler de Dieu. Et puis, en février 99, j'ai eu l'autorisation exceptionnelle d'aller le rencontrer. Quand je l'ai vu, il était comme une loque, complètement effondré, la première chose qu'il m'a dite : tu sais, j'ai honte, et tu viens me voir ? Je lui ai répondu : il ne faut pas avoir honte. Si j'avais vécu les mêmes circonstances que toi, si j'avais la même famille que toi, eh bien, moi aussi, je serais en prison. Et, cela l'a déridé. Il a esquissé un sourire. Je lui ai dit : tu nous a beaucoup aidés, maintenant, c'est à moi de t'aider. Il a vu que je venais par amour pour lui. Que je venais lui apporter tout mon amour pour le réconforter malgré sa faute et les victimes qu'il a abîmées. J'avais quand même à lui dire qu'il était important pour Dieu. Il était important pour moi. En juin de l'an 2000, j'ai su que j'allais être témoin à son procès. J'ai préparé, dans la prière, par écrit, ce que j'allais dire. Pendant un mois, j'ai lu et relu mon texte. J'ai prié, et je lui ai dit : Jacques, il faut que toi aussi tu te prépares, physiquement, moralement, dans la prière. Il faudra que tu t'habilles correctement, que tu portes un costume avec une cravate, une chemise. Je lui parlais comme si c'était mon frère. Aux Assises, c'était un homme effondré. Il n'était pas habillé correctement. Il portait un pull tout bariolé, il ne pouvait pas ; c'était trop lui demander. Mais nos regards se sont croisés ; il a esquissé un sourire quand il m'a vue. Et j'ai dû témoigner pendant une demi-heure. C'est quelque chose de très riche, mais de très éprouvant. Je me suis dit : je ne peux pas le laisser tomber. Il nous a aidés, c'est à moi de l'aider. Après les Assises, à Noël 2000, j'ai demandé de le voir exceptionnellement, une fois, avant Noël. J'ai reçu un cadeau merveilleux du Procureur : un permis permanent. Donc, pour Noël, je lui ai apporté des friandises. Il a été très touché. Mais surtout, il m'a parlé de ses victimes, il m'a dit : je voudrais qu'on prie pour mes victimes. Et je lui ai dit : Jacques, ta vie, elle n'est pas derrière toi, elle est devant. Et toi, tu es comme un vitrail magnifique. Il y a une partie du vitrail qui s'est brisée. C'est cette partie brisée qui fait que tu es en prison. Mais le reste du vitrail est très beau. Tu as fait beaucoup de choses. Tu repenses le beau de ta vie. Ton vitrail est peut-être réparé… Il me dit, oui, il est réparé. Maintenant, tu es en prison, parce que la justice des hommes est beaucoup plus lente que la justice de Dieu ; mais tu es pardonné. Mais, il faut quand même le vivre. A chaque fois que je lui écris, je lui envoie une carte, suivant les saisons, et suivant aussi l'année liturgique. Je lui mets toujours, toujours un beau timbre, que je ne colle pas trop haut, pour que lorsque l'enveloppe va être ouverte par le centre de détention, le timbre ne soit pas déchiré, parce que je sais qu'il y a des détenus qui font des collections.

Mais c'était très dur, c'était très lourd… un prisonnier, et personne à qui en parler, parce que c'était un peu tabou. On ne peut pas en parler à des personnes qui ne sont pas sensibilisées. J'ai cherché une équipe. J'ai demandé à la maison d'arrêt, non, vous pourriez peut-être en parler à une sœur de votre congrégation… oui, mais celles qui s'occupaient des prisonniers, elles sont loin. Par hasard, dans notre chapelle, j'ai vu un papier qui traînait : groupe de prière pour les prisonniers. C'était aux environs du mois de mai 2001. Et j'ai écrit à cette boîte postale. Puis, après, j'ai eu un téléphone d'Eric. Il est venu me voir. Au bout d'une heure, il m'a dit : tu es faite pour la Fraternité des Prisons. C'est une équipe qui est formidable ! On se sent d'Eglise ! Un prisonnier, ce n'est pas mon affaire à moi, c'est l'affaire de l'Eglise. Je ne me sentais pas d'Eglise, j'étais toute seule ! Donc, on a une équipe de partage, de soutien, de formation.

A Noel 2001, un autre cadeau ! Eric me dit : il y a un prisonnier qui cherche une correspondante ; est-ce que tu ne pourrais pas le prendre ? J'ai dit oui. Ce n'est pas évident, quand on ne connaît pas la personne. J'ai commencé par lui écrire une petite carte de Noël. Il était tellement content de recevoir une carte ! Une carte de Noël ! Qu'il m'a dit : ça commence bien ! Continue à m'écrire ! J'étais très discrète. Je ne voulais pas lui parler de Jésus Christ comme ça tout d'un coup ! Je priais, j'espérais ; je pensais " Avance au large ! Mais… Je voulais le respecter. Je voulais que l'on puisse s'apprivoiser d'abord. Puis, c'est très vite venu, fin janvier, il m'a dit : j'aime bien Dieu, mais je n'aime pas les gens d'Eglise. Réponds-moi pourquoi ! Je lui ai répondu en lui disant : écoute , les gens d'Eglise, ce sont des êtres humains d'abord ! Ils peuvent avoir des hauts et des bas, comme dans toute vie humaine ; et puis, les gens d'Eglise, ils sont comme des graines qui sont semées dans un champ, et il y en a qui attrapent des maladies, il y en a qui ne sont pas suffisamment arrosées… Cela lui a plu. Il m'a dit : je suis content, parce que tu as été franche avec moi. Dans une deuxième lettre, il me dit : réponds-moi, j'étais une bonne graine, avant, je chantais le Grégorien dans les églises. Comment cela se fait-il que je sois devenu une mauvaise graine ? Que se passe-t-il ? Alors, je lui ai parlé de la graine qui peut devenir mauvaise, mais qui, à force de soin, d'amour, peut redevenir bonne. C'est ton histoire à toi. Il a lu, lu et relu ma lettre, et ma répondu, cela me fait tellement de bien, tes lettres ! J'aimerais bien que tu viennes me voir ! Je savais très bien que, quand on voyait un détenu, on ne pouvait pas en voir un deuxième. Mais Jean m'a quand même envoyé un papier. J'ai donc écris. J'étais confiante. Je me suis dit, s'il faut que je le voie, je le verrai, s'il ne faut pas que je le voie, je ne le verrai pas. Et voilà que j'étais convoquée à la police. La première chose qu'ils m'ont demandée : pourquoi voulez-vous voir ce détenu ? C'est parce que j'en vois déjà un. Je comprends, je leur ai dit que notre fondatrice avait fait un miracle pour les prisonniers, que je faisais partie de la Fraternité du Bon Larron, qui me demandait d'écrire à ce prisonnier, et c'était lui qui demandait à me voir. Au bout de 3 semaines, un mois, j'ai reçu un permis pour aller le voir. Et alors, Jean, qui a 70 ans, (quand il a été arrêté, il avait 53 ans). Il avait été prévenu. Il s'était préparé, dans la prière, aussi. Je vois un homme qui s'avance vers moi, et qui me dit : bonjour, Marie-Paule ! - Comment me reconnais-tu comme çà ? - Tu ressembles aux lettres que tu écris ! Arrivés dans le box, la première des choses qu'il m'a dites, c'est la même chose que pour Jacques : tu sais, j'ai honte ! J'ai honte, parce que moi, je suis un prisonnier, et toi, tu es si gentille. Alors, je lui ai dit la même chose qu'à Jacques : mais, non ! Ne t'inquiète pas ! Si j'avais vécu les mêmes circonstances que toi, moi aussi je pourrais être en prison ! Alors, cela l'a déridé. Et, ce jour-là, il ne me l'avait pas dit d'avance, parce que les visites duraient une heure, il avait demandé un permis spécial, de visite exceptionnelle, et il a parlé, parlé, parlé pendant 2 heures… il avait besoin de parler, des tas de choses qui se vivent dans les prisons, qu'ils ne peuvent dire à personne d'autre, même pas au prêtre, ou à l'aumônerie ; c'était à moi qu'il voulait le dire. Moi, j'étais comme un puits, un puits de discrétion, un puits d'humilité, un puits de miséricorde… et je lui ai parlé aussi du vitrail. Il était aide-soignant, et, dans la prison, il aidait les autres ; on l'appelait l'infirmier. Quand il y en avait un qui avait un torticolis, il allait le soigner… il avait fait des choses formidables. Et je lui ai dit : mais, tu es certainement pardonné des fautes que tu as faites ! Il m'a dit oui. J'allais le voir à peu près toutes les trois semaines, et au fur et à mesure, lorsqu'il me disais des petites choses sur le quotidien, la nourriture, j'essayais de lui faire supporter le quotidien : fais attention aux autres, essaie de faire un sourire aux autres détenus, de les rencontrer, d'aller vers eux. Maintenant, comme je savais que Jean aimait l'Evangile, mais qu'il ne le connaissait pas, et il ne savait pas qu'il y avait un ancien testament, alors je lui ai envoyé un petit livre qui s'appelle : racontez-nous l'Ancien testament. Et puis après un petit livre qui s'appelle : parlez nous de Jésus. L'ancien testament, il l'a lu d'un trait, cela l'a passionné. Je lui ai offert une Bible.

Ensuite, j'ai vu qu'il n'avait plus l'air d'aller très bien. Il me dit j'ai un ganglion ici, le docteur n'a pas l'air de me croire… Alors, j'allais le voir tous les 15 jours, puis après, tous les 8 jours. Ensuite, il est arrivé au CHU de Caen, depuis le 26 novembre. Il a un cancer du pancréas. Je suis allée le voir au CHU. Il va mieux maintenant. Un petit sursis, je pense que c'est un sursis. Mais c'est un homme très courageux. Il a demandé au médecin : combien de temps d'espérance de vie ai-je ? Je suis aide-soignant, j'ai l'expérience de la maladie : le médecin a répondu : vous avez une espérance de vie entre 4 mois et 4 ans. Alors, il m'a dit : maintenant il faut que tu me prépares à mourir. Et quand il allait mieux, il m'a dit : j'aimerais bien aller acheter des pastilles de menthe moi-même, dans les magasins du sous-sol. - Oui, allons-y. Mais si nous rencontrons quelqu'un au sous-sol, je ne vais pas dire que tu es un prisonnier, je vais dire que nous sommes cousins. Et effectivement, en bas, et j'ai rencontré une dame, une catéchiste de la paroisse : ah, bonjour, sœur Marie-Paule ! - Je vous présente mon cousin. Il était heureux comme tout ! Mon cousin, il fait partie de ma famille ! Après, il m'a dit : pour Noël, j'aimerais bien que tu viennes me voir et qu'on aille à la messe ensemble. Deux jours avant Noël, il a été transféré dans une maison de soins, tout près. Et le matin de Noël, je l'ai vu pendant deux heures de temps, on est allés à la messe ensemble. Et, malade comme il était, dès que quelqu'un entrait, il allait lui donner un livre de chant. Il est très attentif aux autres, je trouve cela extraordinaire. Et puis, dans cette maison de soin, je peux aller le voir, comme au CHU, il est libre. Les malades peuvent inviter des personnes à déjeuner. Il m'a invitée à déjeuner ! Il m'offrait quelque chose ! Ce n'était plus moi qui lui apportais ce dont il avait besoin, un rasoir, des serviettes de toilette... Vous vous rendez compte, un prisonnier qui est dans un hôpital, il n'a personne pour lui laver son linge ! C'est compliqué ! Alors,il m'a offert le restaurant. C'était le 14 janvier dernier. J'ai déjeuné avec lui, dans la salle à manger, avec les autres personnes. Pour lui, cela a été merveilleux que l'on puisse partager le repas ensemble. Il ne gardait jamais la nourriture, il vomissait tout. Mais depuis ce jour où on a partagé ce repas, il ne vomit plus. Vendredi,il y a deux jours, il me le confirmait au téléphone ! Il me disait quand je vais retourner au CHU mercredi prochain, j'aurai repris des kilos… parce que jusqu'ici, il perdait tout le temps du poids. Et après le repas, il m'a dit : on pourrait peut-être passer à la chapelle. On va demander au Christ de prier pour moi pour que j'aie du courage jusqu'au bout. Mourir bientôt ou pas, cela l'angoisse quand même un peu.. Il ne sait pas ce qu'il va devenir, dans quelle maison il va atterrir… Il n'a plus personne qui vienne le rencontrer. Sa famille est loin.. Il a une copine qui est loin… Elle est venue le voir une fois, mais c'est tout. Alors, je vous demande vos prières, pour Jean !


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